Za gasy!

Nosy Be, Novembre 2019

Madagascar est un pays de routes, de kilomètres parcourus sur des semblants de voies bitumées, des pistes défoncées, cratères et bosses qui ralentissent le voyageur pressé et l’obligent à apprécier le temps et l’espace dans un rythme qui, s’il est lent, est juste, adapté à la richesse de tout ce qu’il y a observer.
Et si la route est propice à l’émerveillement -époustouflance des paysages oblige-, de toutes ces heures passées, ces distances avalées, je réalise à l’heure de quitter l’île que mon coeur déborde surtout de prénoms, de visages, de silhouettes, patchwork d’un peuple dont la beauté, la dignité, la résilience et la joie m’ont profondément touché.

Et je pense à Nicolas le pêcheur navigateur d’Anakao à qui il manque un œil.
À Prisca qui vend son corps et de la vanille de son village pour payer l’école de son petit frère
À Monsieur Roger guide bienveillant, sauveur de notre trajet Ambrosita /Ranomafana et Garde du Sacré Cœur de Jésus.
À Oméga qui a échappé de justesse aux dents d’un crocodile en se baignant dans la rivière quand il était adolescent.
À Laurent qui a reçu la connaissance des plantes endémiques et leur vertus de son père et les transmets aux curieux comme nous.
À Djula qui nous a sauvé des rabatteurs d’Ankify.
À Toni et sa famille qui, je crois, ont essayé de nous faire adopter une petite fille abandonnée qu’ils avaient recueillis chez eux.
À la maîtresse d’école de la vallée de Tsara Noro qui est aussi guide pendant ses jours de congés pour payer une scolarité de qualité à ses deux filles.
Aux habitants de son village à qui il faut 5h de marche pour aller se ravitailler au marché.
À Margot qui accueille chez elle la femme abandonnée par son neveu et leurs deux fillettes.
À monsieur T. et sa bande qui nous ont royalement arnaqué à Antsirabe.
À tous ceux qui n’ont pas essayé de nous arnaquer malgré notre identité de blancs friqués.
À Fleuri chauffeur érudit mâcheur de khat
À Rozo qui croit en son pays.
À Diamondra, Robin, Valérie, Luc, Tahiry qui nous ont accueillis.
À Dina qui s’occupe de six jeunes enfants orphelins de ses anciens collègues décédés.
À Will qui a perdu son frère dans les mines de saphir.
À Georges le guide qui parcourt la ville en vélo à longueur de journée, casquette sur la tête et sourire en bandoulière pour trouver des clients en indépendant.
A la vieille dame toute ridée au si beau sourire, celle qui dort la nuit à côté de son zébu.
À l’enfant de dix ans renversé en vélo par un taxi-brousse sur notre chemin.

À tous les vieux monsieurs qui hantent les hauts plateaux, marcheurs pieds nus, bâtons à la main, couvertures sur le dos et chapeaux sur la tête.
À tous ceux qui murmurent aux oreilles de zébus, ceux là -même qui peuvent marcher des journées durant pour aller vendre leur troupeau à Ambalavao.
Aux femmes dont les tenues faites de vieilles frippes et de paréos dépareillés sont d’une détonnante beauté.
Aux enfants avec qui nous avons joué dans la mer et surtout à la petite Rila qui spontanément s’est jeté dans mes bras pour un calin marin.
Aux dames enturbannées aux gestes lents de Nosy Be qui sous un soleil de plomb marchent dans l’eau, traînant un filet pour attraper des petits poissons et nourrir les enfants qui jouent insouciants et joyeux dans les vagues autour d’elles.
À toutes les jeunes femmes résignées qui se font belles pour des vieux vazahas blancs retraités.
À tous ceux qui vivent dans des maisons de palmes et branchages à géométrie tangente, qui cuisinent par terre dans le jardin et se lavent en famille dans le ruisseau d’à côté.
À tous ceux, nombreux, qui nous saluent gaiement depuis le bord de la route.
À tous ceux, nombreux aussi, qui vivent avec si peu.
À tous ceux qui dansent, endiablés ou endieusés en tous cas beaux et habités, aux rythmes à la fois lourds et vifs des musiques de rue.

Et à tous les autres, vendeuses de bananes, masseuses de plage, conducteurs de tuctuc à moteur, tracteurs de pousse-pousse, chauffeurs de taxi-brousse, cultivateurs courbés, femmes accroupies, files indiennes de marcheurs le long des nationales, enfants qui jouent avec des pneus, femmes qui se peignent des fleurs sur le visage et celles qui les glissent ces fleurs d’ylang ylang dans leurs sous-vêtements, ceux qui n’ont plus de dents, ceux qui sont si beaux, ceux qui sont debrouillards, ceux qui mendient, ceux qui boivent, ceux qui ont des enfants trop tôt, ceux qui rayonnent… à tous ces autres trop nombreux pour être évoqués mais dont le souvenir reste, incandescent, gravé.

On dit que le bonheur est dans l’acceptation joyeuse de la réalité.
Et c’est pour cela je pense que tous ces gens m’ont tant touchée.

(*) Za gasy, cri de fierté qui veut dire « je suis malgache ».

4 réflexions sur “Za gasy!

  1. Ces portraits magnifiques illuminent ton texte qui est une vraie déclaration d’amour à Madagascar . J’ai ressenti ton émotion! Merci Pauline

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  2. Et je pense à Pauline qui sait si bien écrire et photographier, pour nous transmettre tout ce qu’elle a vécu avec ces rencontres remplies d’humanité! GRAND MERCI!
    Monique

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  3. Je pense au Jésuite Dunand enterré à Madagascar ,membre de votre famille qui a donné tout son amour pour les Malgaches
    Il vous a admiré durant tout votre séjour
    J ai revécu toutes les anedoctes de ce petit homme vêtu d’une aube blanche avec le vélo sur les épaules pour traverser lés rivières
    Merci!Merci de nous offrir vos découvertes que nous contemplons dans notre lit confortable et bien chaud
    M C. Chaudet

    Envoyé de mon iPhone

    Aimé par 1 personne

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