La beauté

Kelet, Indonésie, Septembre 2019

“Beauty is in the eye of the beholder”.
Cette phrase me trotte dans la tête ces derniers temps : la beauté du monde est contenue dans l’oeil de celui qui le regarde.

{ Petite parenthèse sur les coulisses de cet article : le voyage est propice au vagabondage de l’esprit qui, ivre d’un espace et d’une liberté nouvelle, s’en donne à coeur joie et lance tous azimuts des sujets de conversations qui souvent mènent leur vie propre jusqu’à ce que tout d’un coup une phrase-clé, une pensée liante, surgisse et éclaire tout sur son passage : beauty is in the eye of the beholder donc. }

Parce que ces derniers temps je me suis demandée à plusieurs reprises pourquoi l’Indonésie me touchait si peu. Pourquoi ce manque d’enthousiasme devant ses paysages et sa culture. Est-il possible que ce pays soit inintéressant ? Indigne de louange ou d’émerveillement ?

Parce que aussi dans les derniers pays traversés on m’a trouvé tellement exceptionnellement belle. Et surtout parce ce que les personnes rayonnantes qui me formulaient ces compliments refusaient l’admiration rendue. La beauté d’une personne est-elle inversement proportionnelle à l’apparence physique du groupe qui la regarde ?

Et puis cette phrase-vérité qui tout d’un coup m’aide à faire sens : beauty is in the eye of the beholder!

*

Car cela fait sept mois et plus ou moins six fois, que mon regard se pose sur un pays, une culture radicalement différents des précédents. Un regard qui s’applique à observer, à comprendre, à ne pas juger. Un regard à l’affut de ce qui décontenance, enrichi, émerveille. Un regard qui a aussi la capacité lâche à ne pas s’arrêter sur ce qui le blesserait, le gênerait : l’injustice sociale, la pauvreté crue, la saleté partout, la pollution choquante…

Tout est une question de regard mais parfois le regard est fatigué.

Alors ce n’est pas que l’Indonésie n’est pas une destination intéressante, c’est que mon regard fatigué est soudain submergé par ce qu’il ne peut plus ne pas voir : la déforestation rampante, les feux de poubelles à tous les coins de rues, les montagnes embrumées toute la journée par l’air pollué, les ordures partout où se posent les pieds.

Ce n’est pas que la culture n’est pas admirable, c’est que mon regard fatigué s’arrête trop longtemps sur ce qu’il préférerait ne pas voir : toutes ces fillettes voilées et ces hommes qui se baignent presque nus quand à côté d’eux dans les vagues, les femmes sont complètement habillées.

Ce n’est pas que le quotidien n’est pas agréable, c’est que mon regard est voilé par la fatigue du corps et de l’esprit que le voyage a momentanément affaiblis.

Et mon regard fatigué fait taire la résonance de ce pays dans mon cœur.

*

Car c’est dans notre habitude de ne nous émerveiller que de ce qui n’est pas familier. D’admirer ce qui ne nous ressemble pas. De désirer ce que l’on ne possède pas.

Tout est une question de regard mais parfois le regard est biaisé.

Alors ce n’est pas que ma vie est pourrie, c’est que je ne la regarde plus comme un cadeau béni. Il faut voir les yeux des gens briller quand on leur dit qu’on vient de Paris. Paris qu’on a quitté et qui les fait eux tant rêver. Et nous de nous exclamer à la vue d’une maison sur lagon bleuté pour entendre les propriétaires s’appitoyer sur l’effet du vent et du sel sur leur mobilier.

Alors ce n’est pas que tu es plus belle que moi, c’est que je suis éblouie, émue, touchée par la différence de ta beauté. Tu es envieuse de ma peau blanche et de mes yeux clairs. Je jalouse le caramel de ta peau, l’ébène lumineux de ton regard, l’éclat si particulier de ton sourire. Dans ton pays les femmes n’achètent que des crèmes blanchissantes, des poudres beiges qui te donnent l’air d’être malade. Chez moi on est oranges-ridicules en sortant de cabines à UV ou rouges-cramés-cloqués de s’être trop longtemps exposés.

Et mon regard biaisé m’empêche de voir la beauté familière de mon visage ou de mon pays.

*

Beauty is in the eye of the beholder et la série de portraits ci-dessous est un exercice avec ces enfants qui nous trouvaient si beaux et niaient en rougissant leur propre beauté. L’envie de leur partager notre regard sur eux et leur montrer concrètement grâce à une photo, qu’ils sont beaux. Très beaux.

2 réflexions sur “La beauté

  1. Ton texte est triste peut être est ce son réalisme qui le rend triste et je comprends les photos réparatrices…ces visages lumineux qui reflètent le bonheur …d’être peut être simplement photographiés mais donc pas oubliés….j’aime vraiment ce regard que tu as sur l’autre toujours positif et bienveillant. Merci pour tes mots qui sonnent comme des poésies et tes photos qui parlent de la vie

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