Le pajé

Caraíva, Brésil, Mars 2019

Ces derniers jours, il nous a fallu tromper le temps qu’une pluie cyclonique persistante avait détrempé et rendu élastique.
Lassés de quatre jours à nous reposer dans un hamac humide au milieu de backpackers bruyants, nous avons quitté notre village pour rendre visite au « pajé », l’homme médecine de la tribu autochtone voisine des Pataxó (*).

Nous sommes accueillis dans la sombre pièce principale de la petite maison en murs de chaux dont les seules fantaisies sont un un sol peint à coups de gros pinceau bleu et une chaise rouge en bois. Pour briser la glace, notre hôte nous offre une potion très très amère « qui guérit tout » (herbes infusées sous terre plusieurs jours avec du vinaigre) et un peu de poudre marron à respirer pour se déboucher les sinus. L’une nous arrache une grimace et l’autre nous fait éternuer violemment. Le pajé rigole. Petit, tout sec, un sourire serein édenté surmonté d’une moustache et un grain de beauté qui lui fait un troisième oeil entre les sourcils, le vieil homme a un maigre catogan de cheveux gris et un un crâne presque déguarni qu’il cache avec son chapeau à plumes de cérémonie. Son apparence nous évoque un âge fort avancé mais lui n’a l’air de compter son temps sur terre qu’en enfants élevés, huit, et en petits enfants engendrés. Il affirme d’ailleurs en avoir cent et, pour être sûr qu’on ait bien compris, il lâche sa béquille et écrit ‘100’ par terre sur le sable en riant.

Une poule passe et picore sur le sol. Sa (petite ?) fille nous sort des colliers en graines d’un rouge vif qu’elle a confectionnés.

Nous sortons faire le tour de son petit jardin en friche. Des herbes folles, des buissons d’hibiscus, quelques zinnias, un bananier, du pao brasil, l’arbre qui a donné son nom au pays avant de presque disparaître du territoire, un tas d’ordure… difficile d’imaginer que c’est de ce petit coin de terre poussiéreux que sortent toutes ces poudres et potions magiques.

Difficile aussi d’entendre que toute cette connaissance est vouée à disparaître. Le pajé lui est autodidacte, il s’est formé seul en testant pendant des années les effets des plantes ramassées autour de chez lui. Maux de tête, de ventre, bras brulés, infertilité… il guérit depuis des années -paiement sur résultats seulement- tous ceux que le médecin n’a pas su soigner. Mais pour le moment, sur ses cent petits enfants, seul un semble prendre du temps en dehors de ses études pour apprendre aux côtés de son grand-père.

Le pajé est souriant et bienveillant mais les échanges sont laborieux : son portuguais est très avalé et il parle comme si nous comprenions tout, ce qui est loin d’être le cas. Nous achetons un collier, cela semble être la façon concrète et attendue de le remercier pour son accueil, et nous repartons.

Je vois alors dans le rétroviseur du buggy que j’ai encore de la poudre-qui-libère-les sinus au dessus des lèvres, comme une moustache brune poudrée. Un hommage probablement…

(*) Pataxó : peuple indigène d’environ trois milles personnes vivant d’agriculture et de pêche dans l’état de Bahia et dont la très longue tradition de médecine par les plantes risque de disparaître dans les dix prochaines années. Principalement par manque d’intérêt des nouvelles générations plus connectées et tournées vers l’extérieur mais aussi menacée par l’arrivée récente de médecins et pharmacies installés sur leur territoire par un gouvernement fédéral pourtant bien intentionné

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